Fin des années 90 en Picardie. Dans la famille d'Eddy, on vit à 7 avec 750 euros par mois. C'est la misère matérielle mais aussi intellectuelle. Une culture foot, Ricard, télé ; l'usine comme seule perspective d'avenir et un mode de pensée quasi unique : racisme, machisme et homophobie. Hors, Eddy a un physique délicat, des manières efféminées et, en plus, il aime les études...
Est-ce que vous vous souvenez du film de Chatiliez, La vie est un long fleuve tranquille ? Oui ? Alors, bienvenue dans la famille Groseille ! L'humour en moins et le désespoir en plus...
Sous couvert de roman, le livre a tout de l'autobiographie mais pas de misérabilisme larmoyant ici car l'auteur, aujourd'hui étudiant en sociologie à Normale Sup, transcende le récit de son enfance par sa patte d'écrivain. Pas de jolies phrases travaillées ou d'effets de style pourtant. Une écriture directe, tantôt crue, tantôt distanciée, alternant le langage brutalement vulgaire qui a cours dans son milieu et l'analyse à posteriori faite par le jeune homme qu'il est finalement devenu, en s'enfuyant pour son salut ! Car l'histoire d'Eddy Bellegueule tient tant de Zola par moments qu'on se demande même si on se situe dans la bonne époque. C'est celle d'un enfant né au mauvais endroit, au mauvais moment, trop différent. Celle d'une enfance fracassée par le rejet... des siens, des jeunes de son âge, de tout le village. Crachats et insultes sont son quotidien au collège, incompréhension et mépris règnent à la maison. Et la honte dévore tout, honte de lui-même, de cette homosexualité contre laquelle il essaie à toutes forces de lutter tant ça semble la pire tare possible là où il vit, honte de la pauvreté, honte de l'alcoolisme, honte de la vulgarité et des idées frustres de sa famille, honte du fatalisme, honte d'avoir envie d'étudier, de penser, de s'évader, honte de la honte même...
Il parviendra finalement à se réaliser grâce à sa volonté, vécue comme un véritable instinct de survie, par le biais d'une option théâtre qui l'éloignera du chemin tout tracé.
Un récit coup de poing qui, à priori, constate plus qu'il ne juge, laissant même la place à quelques rares plages de tendresse à peine esquissées, mais reste néanmoins une charge violente contre ses origines sociales et familiales. En cherchant à en savoir un peu plus, je suis tombée sur un article (ici) qui m'a mise un peu mal à l'aise... alors, où est la vérité, est-il question de la douleur légitime d'une famille qui prend le portrait de plein fouet, d'une version caricaturée à dessein par Edouard Louis, comme le suggère un ancien ami, ou de la marge de liberté et de créativité inhérente au travail de l'écrivain ? Ce qui transparaît en tout cas indéniablement d'En finir avecEddy Bellegueule, c'est la souffrance, comme s'il était écrit avec des larmes et du sang...
Extraits :
"La plupart du temps ils me disaient gonzesse et gonzesse était de loin l’insulte la plus violente pour eux. (…) Dans ce monde où les valeurs masculines étaient érigées comme les plus importantes, même ma mère disait d’elle “j’ai des couilles moi, je me laisse pas faire.”
"Comment il parle l'autre, pour qui il se prend. Ca y est il va à la grande école, il se la joue au monsieur, il nous sort sa philosophie."
L'avis d'Aifelle et celui de Cathulu...








